fou d’Allah, mais pas « marteau »

Nous avons eu accès au rapport de l’examen psychiatrique de Salah Abdeslam. Les deux médecins dressent le portrait d’un « humain ordinaire qui s’est lui-même engagé dans une déshumanisation totalitaire ».

Salah Abdeslam avait refusé, à trois reprises, de se soumettre à une expertise psychiatrique dans la foulée de son arrestation au printemps 2016. Le procès des attentats de Paris aura permis de le faire changer d’avis…

Le 12 novembre dernier, il a ainsi rencontré les docteurs Ballivet et Zagury à la prison de Fleury Mérogis.

Leur rapport de 35 pages repose sur un examen unique de 2 h 30, ce qui pourrait sembler peu au vu de la complexité du dossier. Mais cela peut aussi suffire pour cerner certaines personnalités, estime le psychiatre belge Samuel Leistedt, rompu aux expertises auprès des terroristes. (NDLR: lire son interview ci-contre.)

 

Abdeslam: «Un humain ordinaire»

 

Le procès, particulièrement le témoignage des victimes, semble avoir provoqué une réaction de l’intéressé. « La confrontation à la douleur des victimes semble avoir induit une évolution », constatent les experts. Ils définissent Abdeslam comme  » un humain ordinaire qui s’est lui-même engagé dans une déshumanisation totalitaire. »

Dans son parcours, le jeune Molenbeekois a eu deux vies. Celle avant sa radicalisation et celle d’après. Avant, il était semblable au profil de certains jeunes du quartier: profiter de la vie, faire la fête, fumer un joint à l’occasion et se mêler au milieu de la petite délinquance. Rien à voir avec la cuirasse de terroriste qu’il a endossée par la suite. Mais les psychiatres estiment que  » la personnalité antérieure semble ne pas avoir été totalement enfouie ».

Le radicalisme qui l’anime l’empêche volontairement de s’attarder sur cette période plus légère de sa vie.  » Son engagement sans faille l’a débarrassé de tout débat interne, de toute pensée en première personne. Il est extrêmement naïf d’attendre qu’il manifeste des sentiments.

Tout un arsenal idéologique et pseudo-religieux de justifications, de légitimations et d’alibis a pensé pour lui et illustre que le mal se commet quasiment toujours au nom du bien. Cet arsenal totalitaire le protège de “l’humain” qu’il était auparavant et qu’il redeviendra peut-être ultérieurement. »

 

Sensible aux victimes, mais sans plus…

 

Quel regard Salah Abdeslam pose-t-il sur les victimes et sur ces personnes déchirées qui ont défilé pendant cinq semaines à la barre du procès?  » Il exprime également qu’il n’a pas été insensible à la souffrance émanant du procès, sans vouloir aller plus loin que cet énoncé. Il le dit clairement, mais il s’arrête là.

Salah Abdeslam présente donc toutes les victimes comme la conséquence d’un mal initial occasionné par l’engagement militaire de la France. Son récit est sur ce point superposable à tout ce que nous avons entendu de la part de sujets radicalisés. »

Le rapport s’interroge sur la capacité de l’accusé à  » s’adresser à celui qu’il était ». Mais pour eux, c’est « à la fois illusoire et anachronique. » Il est actuellement cloisonné dans une pensée qui le conforte face aux actes commis. Se poser des questions sur ce qu’il a fait pourrait le fragiliser:  » Ou bien il s’accroche et se protège grâce à lui, ou bien il risque d’être confronté à l’effondrement dépressif. »

 

Ses parents: son talon d’Achille

 

Les faiblesses de l’accusé, c’est son côté pudique, mais aussi la famille, particulièrement ses parents. « Salah Abdeslam a évoqué ses parents avec une émotion et une tristesse perceptibles.  » Pour sauver la face vis-à-vis de ses parents, il répète qu’il n’a tué personne.

Ambiguïté du personnage capable de mettre la main à la pâte pour tuer massivement sans émotions, Abdeslam dresse son autoportrait et se définit  » comme quelqu’un de gentil, généreux, aimant bien aider les gens, affectionnant la vie sociale ».

Ce n’est pas un con, semblent conclure les experts. Il a du vocabulaire et ne donne pas l’impression d’incarner « un perroquet qui récite sa litanie. »

En permettant aux psychiatres de sonder sa personnalité et son âme, Abdeslam avait aussi un but précis: donner de lui un visage humain; le rapport semble le confirmer. Et il a conscience que les deux experts qu’il a rencontrés le 12 novembre 2021 avaient pour but de déterminer s’il était  » marteau », comme il leur a déclaré. « Marteau », il ne l’est pas comme l’ensemble des accusés de ce procès. Abdeslam pourra-t-il un jour retrouver la liberté? C’est évidemment beaucoup trop tôt pour avancer et supposer cette hypothèse. « Une réhumanisation au prix d’un risque suicidaire n’est pas plus exclue, pas plus que n’est exclu un enfermement définitif dans l’armure totalitaire. »

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