« Je ne peux pas me fâcher de voir les Belges continuer leur vie normale sans se rendre compte » (Forest)

Maryna Yaroshevych est arrivée en Belgique il y a 7 ans. Elle a rencontré son mari à Bruxelles et s’est mariée à Kiev, où elle est née dans une famille russophone qui a connu l’ex-URSS.

ÉdA – Julien RENSONNET

Maryna Yaroshevych est Ukrainienne. Née à Kiev, elle vit en Belgique depuis 7 ans. À Bruxelles, elle a fondé une famille. C’est là aussi qu’elle alerte les décideurs sur cette « anormale normalité » de l’Ukraine. Loin de la sidération européenne, elle organise la résistance à « la nouvelle réalité ». Et parfois, les larmes affleurent.

Suivre @JulienRENSONNET

« Je me suis réveillé à 6h30 avec ce message de mes parents sur mon téléphone: “Nous sommes safe. Prie.” J’ai demandé: “Il s’est passé quoi?” Réponse: “guerre”. Un seul mot qui explique tout ».

Depuis ce 24 février 2022, Maryna Yaroshevych vit « dans une réalité parallèle ». À Kiev, la famille de la Bruxelloise « entend les sirènes, cherche l’endroit le plus sûr. Ils hésitent entre la cave, la salle de bains, les abris ». À Forest, où l’Ukrainienne vit avec son mari, « les gens prennent leur café matinal, jouent au tennis ». Pour elle, « rien ne correspond. C’est pourtant la réalité. Difficile de rester rationnel ».

Si je pense tout le temps à Kiev, je deviens folle. Je ne peux pas non plus me fâcher de voir les Belges continuer leur vie normale.

Maryna n’est pas surprise par l’invasion lancée par Vladimir Poutine sur l’Ukraine.

ÉdA – Julien RENSONNET

Ce 25 février, la jeune femme a envoyé quelques textos vers son pays, envahi par la Russie. Puis elle a conduit son enfant à la crèche. Son mari est lui aussi ukrainien. Chercheur en biologie moléculaire à l’université de Gand, « il n’a pas voulu lâcher ses collègues » avant une présentation importante pour son boulot. « Si je pense tout le temps à Kiev, je deviens folle. Je ne peux pas non plus me fâcher de voir les Belges continuer leur vie normale sans se rendre compte ». Alors Maryna se concentre sur son agenda: agir, coordonner les actions à venir (lire cadrée).

3 couches d’Ukrainiens en Belgique

L’Ukrainienne vit en Belgique depuis 7 ans. À 20 ans, elle suit des études au College of Europe de Bruges. Puis s’installe à Bruxelles. Elle y travaille pour l’ASBL Promote Ukraine, née en 2015 au lendemain de la révolution ukrainienne et de la guerre de Crimée de 2014. Son job: faire entendre la voix des Ukrainiens et de la diaspora auprès des institutions, de l’UE, de l’OTAN. C’est lors d’une soirée de charité qu’elle rencontre son mari. « C’était le premier événement auquel je participais ». Ils convolent en 2017, en Ukraine.

Depuis, le couple fait partie de « la très diverse » communauté ukrainienne de Belgique. Selon Maryna, celle-ci se compose de 3 couches. « Sans préjugé, il y a les expats aux hautes compétences. Nous en faisons partie. En Belgique par choix, ils occupent des postes dans la finance, les banques, les institutions, la recherche. Il y a ensuite les migrants économiques qui travaillent dans la construction, le nettoyage, la logistique… Et enfin la diaspora, nés en Belgique mais de descendance ukrainienne ».

Tout le monde en a ras le bol de l’Ukraine. C’est la fatigue de l’Ukraine. Comme si la situation était normale. Mais elle ne l’a jamais été.

«Au cours des années, l’intérêt des pays européens pour mon pays est retombé», déplore Maryna.

ÉdA – Julien RENSONNET

Le quotidien de cette famille qui s’agrandira bientôt est marqué par la lutte. Avec Promote Ukraine, la lobbyiste alerte Bruxelles depuis des années. Elle n’est donc « pas surprise » par la mise en branle des tanks. Mais concède qu’elle a prêché dans la steppe. « Au cours des années, l’intérêt des pays européens pour mon pays est retombé. Tout le monde en a ras le bol. C’est la fatigue de l’Ukraine. Comme si la situation était normale. Mais elle ne l’a jamais été », se résout-elle.

Culpabilité

Ce funeste 24 février, la Forestoise l’a donc passé à organiser les premières manifs bleu et jaune de Bruxelles. Elle a découvert aussi un sentiment étrange de culpabilité. De celui qui pèse sur tous les réfugiés. Cette impression de ne pas être bienvenu. Ses yeux se brouillent. « Les Belges ont des vies confortables et ne veulent pas porter le fardeau de la guerre et de ses traumatismes. Mais nous, nous n’avons pas le choix. On n’a pas lancé cette guerre ».

«Il faut arrêter Poutine maintenant. Pour ça, des Ukrainiens payent leur vie».

ÉdA – Julien RENSONNET

La soudaine sidération des Européens face aux chars à leur frontière, et leur peur nouvelle, la Kiévienne l’entend. « C’est plus facile pour eux de s’identifier avec les Ukrainiens qu’avec des Asiatiques ou des Africains ». Elle déroule l’effet papillon. « Si ça peut arriver en Ukraine, ça peut arriver en Pologne. Puis en Allemagne. Et donc en Belgique. C’est tout près. C’est réel ». Le sentiment de Maryna, c’est que « Poutine veut détruire l’Ukraine ». Et que « s’il réussit, il ne s’arrêtera pas là ». Le ton est sans appel. « Je comprends que les états baltes s’inquiètent. Il faut arrêter Poutine maintenant. Pour ça, des Ukrainiens payent leur vie. Si on le stoppe maintenant, le monde sera un peu plus sûr ».

Si ça peut arriver en Ukraine, ça peut arriver en Pologne. Puis en Allemagne. Et donc en Belgique. C’est tout près. C’est réel.

Ce 25 février, Maryna Yaroshevych porte un tailleur roi et un anorak moutarde. Ce n’est pas un hasard. « Je sais que l’équipe de foot qui joue au fond du parc porte ces couleurs », sourit-elle en se rougissant les lèvres. Puis, sérieuse. « C’est important pour moi d’afficher le bleu et jaune ». Foulard assorti, Maryna monte dans un bus vers le quartier européen. Elle y porte la voix des siens devant les décideurs. Décidée.

Les actions prévues par les Ukrainiens de Belgique

Atterrie dans « une nouvelle réalité », Maryna Yaroshevych consacre désormais tout son temps et son énergie à l’action.

« Dès ce vendredi, on manifeste à Anvers. Samedi et dimanche, ça sera Bruxelles ». Le trident d’or au champ azur se déploiera entre autres devant l’OTAN. « Nous exigerons une zone d’exclusion aérienne dans le ciel ukrainien. Ça permettrait aux avions de l’OTAN de patrouiller pour empêcher les bombardements ».

Les Ukrainiens de Bruxelles ont manifesté devant l’ambassade russe ce 24 février.

ÉdA – Mathieu GOLINVAUX

Dans les plans aussi: la communication avec les médias belges pour « expliquer ce qui nous arrive, à nous et nos familles ». Enfin, une campagne de « lettres et d’appels à l’action » visera le Parlement européen suggérant des actions rapides. « Tout ça prendra 2 ou 3 jours ».

« Et après? », se demande la lobbyiste. « Parce qu’il est déjà très tard » dans le conflit. « On lancera donc très rapidement des collectes de fonds pour soigner les soldats blessés, soutenir les réfugiés et financer les envois humanitaires pour ceux qui ne peuvent pas évacuer ».

Comment les Belges peuvent-ils aider?

À en croire Maryna Yaroshevych, « les Belges peuvent soutenir toutes nos actions ». Elle insiste sur la pression politique. « Les élus représentent les intérêts des gens. Si les Belges manifestent, ils devront suivre ». Et de suggérer aux habitants de son pays d’adoption de « nous rejoindre dès ce week-end ».

L’appel au don est aussi une option. Ils peuvent notamment soutenir les moyens de l’armée, les enfants traumatisés ou une ligne d’aide contre le suicide des suites d’un choc post-traumatique. « L’idée est aussi de permettre à l’Ukraine de ne pas emprunter tous ses moyens financiers ».

Surtout, « il ne faut pas voir l’Ukraine comme un problème ». La Bruxelloise nous voit tous « sur le chemin qui déterminera comment résister et combattre les leaders autoritaires. Ceux qui n’ont aucun respect pour la dignité humaine ».

Ukrainophones et russophones, pas wallons VS flamands

Maryna Yaroshevych est née à Kiev, dans une famille russophone. Pour la jeune femme, « la langue n’est pas un critère de patriotisme » en Ukraine. Elle-même a opté pour l’Ukrainien après la guerre « mais mes parents ont connu l’Union Soviétique et le Russe leur reste plus naturel ».

La famille de Maryna à Kiev est russophone. Russe ou ukrainien: elle assure que la langue ne détermine pas le degré de patriotisme des Ukrainiens.

ÉdA – Julien RENSONNET

Bien que l’Ukrainien soit davantage parlé à l’ouest et que le Russe renforce sa présence quand on voyage vers l’est, la Bruxelloise assure que « chaque enfant ukrainien » peut s’exprimer et comprendre les deux langues. Une situation très différente de la Belgique et de nos deux communautés.

En 2014, lors de la guerre de Crimée, « beaucoup de bataillons de volontaires » ont gagné le front. « Il n’y a pas de statistiques officielles » sur la proportion des locuteurs, mais il semble que « davantage de russophones sont morts » au combat. Plusieurs raisons à ça selon notre interlocutrice: « Ils étaient plus nombreux à être originaires de l’est ».

Get in Touch

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Articles Connexes

Derniers Messages