« Je suis à Bruxelles parce que je voulais être le plus loin possible de la frontière ukrainienne » (Bruxelles)

Les files de réfugiés ukrainiens se sont déplacées au Heysel ce 14 mars. Les enfants y jouent sur la plaine de jeu, les adultes y patientent dans un calme résigné. Alors qu’ils prédisent « des milliers » d’arrivées imminentes, les bénévoles belges déplorent la désorganisation à l’extérieur de Brussels Expo.

 

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« Oui, on est contentes. Mais ici, ce n’est pas la maison ».

Yana et Lisa sortent du Palais 8. En main: deux épais A4 ornés de noir-jaune-rouge, scellés d’un tampon officiel gaufré. Dessus, leurs photos au format identité figent leur sourire las. Mère et fille ont patienté depuis 4h du matin dans les files formées par leurs compatriotes sur les hauteurs du Heysel. Depuis ce lundi 14 mars, c’est à Brussels Expo que s’est ouvert le centre d’accueil des réfugiés ukrainiens dans la capitale.

« C’est notre 2e jour en Belgique. Nous sommes logées dans la campagne des alentours », glisse la jeune fille au visage juvénile dans un anglais maîtrisé mâtiné de ces « r » mouillés qu’on s’habitue malheureusement à entendre. Sa mère l’observe, mi-soulagée, mi-éberluée. « Les gens sont très gentils. Ils nous donnent tout ce dont on a besoin. Mais notre famille, nos amis, ils sont en Ukraine. On ne sait pas ce qu’on va faire maintenant », soupirent-elles en s’éloignant le long de la chaussée Romaine, qui marque la frontière avec la Flandre.

 

 

 

Les gens sont très gentils. Ils nous donnent tout ce dont on a besoin. Mais notre famille, nos amis, ils sont en Ukraine. On ne sait pas ce qu’on va faire maintenant.

 

Des frontières, Katya en a franchi beaucoup depuis le 24 février. « Au premier jour de la guerre, j’ai dormi dans une station de métro de Kiev. Au matin, j’ai vu les avions passer au-dessus de mon immeuble. Il fallait fuir ». L’étudiante en psychologie prend le train d’évacuation vers Lviv puis passe en Pologne. « J’ai atteint Cracovie après 19h de voyage ». Elle profite de deux jours de repos chez des amis en République Tchèque. « J’ai pu faire vacciner mon chien et mon chat que j’ai emmenés », sourit-elle.

 

Désorganisation

 

ÉdA – Julien RENSONNET

Après un détour de 3 jours par Vienne « chez des amis », Katya arrive en Belgique. « J’y suis venue il y a 3 ans. Je m’y sens bien. Et je voulais aller le plus loin possible de la frontière ukrainienne ». C’est ainsi qu’elle se retrouve dans cette longue file d’attente. Comme ses compagnons de galère, elle ne peut que constater la désorganisation qui règne en dehors du centre ouvert dare-dare après que la tentative à l’ancien hôpital Bordet a fait long feu. Depuis l’aube, les files y divisent les adultes seuls de ceux qui accompagnent des enfants ou des personnes âgées. Dans un calme respectueux, policiers et personnel de la Croix-Rouge veillent sur l’entrée, à distance respectable des bâtiments. « Ils filtrent 20 personnes d’une file, 20 de l’autre, et ainsi de suite », glisse une bénévole.

 

Les Ukrainiens que j’héberge, ils veulent au plus vite accéder au marché du travail, aller à l’école, se soigner. Il faut clarifier ce à quoi ils ont droit sans inscription.

 

Petit miracle: les files se forment près d’une plaine de jeu.

ÉdA – Julien RENSONNET

Les enfants, dans des vêtements sans doute trop chauds pour le printemps naissant, jouent sur la petite plaine de jeu que contournent les queues. Ces balançoires, c’est presqu’un miracle. Comme la météo du jour. Alors que les toilettes mobiles sont livrées au compte-gouttes, des bénévoles distribuent gaufres, eau, café, sandwichs. « C’est la désorganisation totale », pointe Marie. Cette bénévole accompagnait au Heysel une des familles qu’elle héberge. « Voyant ça, j’ai pris congé. Je n’ai pas pu retourner travailler ». Membre sur Facebook du groupe d’entraide « Help Ukrainians at Brussels Registration Office and communes », elle déplore que « l’administration fédérale ne soit pas à l’extérieur de l’enceinte pour accueillir au mieux les gens. Il faudrait aussi prioriser les demandes en faveur des plus vulnérables: les personnes âgées ou malades, les enfants en bas âge. Les Ukrainiens que j’héberge, ils veulent au plus vite accéder au marché du travail, aller à l’école, se soigner. Il faut clarifier ce à quoi ils ont droit même sans inscription ».

 

Milliers

 

Olena pour sa part, a foncé au pied du stade Roi Baudouin dès sa journée de travail terminée. Cette Ukrainienne habite à Bruxelles depuis 20 ans. « J’ai rempli ma voiture de vêtements et je suis venue voir comment ça se passe. Je suis là pour traduire, expliquer les choses ». Depuis Meise, elle s’inquiète sans arrêt pour ses parents. « Ils habitent près de la frontière Roumaine. Ils ont 75 ans: trop âgés pour partir. Ça fait plus de 2 ans que je ne les ai pas vus ».

Olena (manteau à carreaux) est en Belgique depuis 20 ans: elle est arrivée bénévolement au Heysel pour «aider à traduire, expliquer».

ÉdA – Julien RENSONNET

 

J’ai rempli ma voiture de vêtements et je suis venue voir comment ça se passe. Je suis là pour traduire, expliquer.

 

Dans la file, on rencontre Julia. Elle a quitté Dnipro après « 10 jours d’allers-retours dans les sous-sols ». Elle a évacué vers la Hongrie. Seule. « Mon fils ne veut pas se battre. Il est resté. Ma fille, elle, ne veut pas quitter son petit ami ». Julia transite par l’Autriche et l’Allemagne avant de grimper dans le train pour la Belgique. « J’ai rencontré des gens dans le train qui m’ont hébergée. J’ai pu me laver », explique cette dame qui est partie avec « mon passeport, mon certificat de vaccination et des survêtements de sport ».

L’asile en poche, Julia attendra ses proches qui tentent le voyage en voiture depuis Lviv via la Slovaquie. Réfugiés comme bénévoles le disent: les droits en Belgique pour les migrants du conflit vont attirer des milliers d’autres Ukrainiens dans les jours à venir. C’est pourquoi beaucoup rechignent à différer leur inscription, même lorsqu’ils sont logés. Katya pour sa part veut continuer ses études. En plus des vêtements chauds « s’il fallait dormir dehors », elle n’a pas oublié son ordinateur. « Je veux mon diplôme ».

C’est sûr: la psychologie a malheureusement de l’avenir en Ukraine.

La police filtre les files: 20 personnes avec enfants, 20 personnes seules.

ÉdA – Julien RENSONNET

 

 

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