La France devant la Russie de Poutine

Notre chroniqueur Mathieu Bock-Côté séjourne actuellement en France, d’où il observe l’actualité française d’un œil québécois.

La France est frappée, et directement, par l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Elle l’est d’abord parce qu’elle occupe actuellement la présidence de l’Union européenne, et qu’Emmanuel Macron a cherché, sans succès, à empêcher la guerre, à dissuader Poutine de s’en prendre à l’Ukraine. 

On ne lui reprochera pas d’avoir essayé.

Macron

J’ajoute qu’alors on croyait que la Russie ne s’en prendrait qu’à l’est du pays, qu’il ne serait pas frappé dans son ensemble.

L’ampleur de l’offensive russe déstabilise l’ensemble de l’Europe.

Le scénario du pire, celui que personne n’envisageait sérieusement, est finalement le vrai. Et les Russes sont manifestement décidés à aller très loin. 

Ils croient le moment venu.

Ils veulent profiter de la faiblesse morale et mentale de l’Europe pour redevenir à l’échelle mondiale une grande puissance, une puissance respectée, et, surtout, qui fait peur.

En Pologne, en Roumanie, dans les pays baltes, on se demande à quoi ressemblera la suite.

La France est touchée aussi parce que cette offensive arrive à quelques semaines de son élection présidentielle. Elle en trouble le déroulement. 

Emmanuel Macron est président et chef des armées, mais d’ici quelques jours, il se déclarera candidat. Comment porter tous ces chapeaux en même temps ?

Elle est troublée aussi parce que la question russe tendait, depuis quelques années, à cliver la vie politique intérieure française.

Tous les candidats à l’élection présidentielle condamnent ce coup de force à l’échelle régionale de la Russie.

Mais tous ne l’expliquent pas de la même manière. 

Pour les uns, les Occidentaux, en général, et les Américains, en particulier, n’ont pas suffisamment tenu compte des intérêts géopolitiques de la Russie en rapprochant d’elle toujours davantage les frontières de l’OTAN. 

Pour les autres, cette offensive s’explique d’abord par le désir de revanche de la Russie, porté par Vladimir Poutine, 30 ans après la fin de la guerre froide, qui veut imposer une souveraineté impériale russe sans ambiguïté dans une région où elle se veut seule puissance de référence. 

Ces deux explications, souvent, s’entremêlent. 

Comment faire, dès lors, pour renverser la situation ? Est-ce même envisageable à court terme ? Car la Russie n’a pas seulement la force avec elle, en ce moment, mais encore la résolution absolue d’en faire usage pour imposer sa vision et des intérêts.

Elle est prête à faire mourir ses hommes pour cette quête de puissance et de revanche. 

Impuissance

Autrement dit, elle est prête à sacrifier ce que l’Occident ne veut pas sacrifier.

On comprend que la réflexion a une dimension philosophique : que sommes-nous prêts à sacrifier ? Et c’est ainsi qu’elle est aussi traitée dans le débat public. 

On découvre que les idées ont des conséquences. Qu’une civilisation qui se détourne de la puissance et de la force, au nom d’une vision un peu trop idéalisée de l’humanité, se définissant exclusivement par le droit et le commerce, condamne à l’impuissance et à la soumission. 

La France découvre que le modèle de société valorisé partout en Occident depuis 30 ans a fragilisé sa capacité de peser sur l’histoire du monde. 

Une certaine idée du courage 

Alors que les Américains lui proposaient de l’évacuer de Kiev, le président Volodymyr Zelensky aurait répondu : « Le combat est ici, j’ai besoin de munitions, pas d’un taxi ». Il est difficile de ne pas admirer une telle manifestation de courage et de résolution de tenir sa barricade coûte que coûte, qui s’ancre dans un vrai patriotisme dans une époque qui se fait une fierté de ne plus croire à la nation, aux frontières, à l’identité. 

Les Occidentaux, combien de divisions ? 

On connaît cette réplique de Staline. À quelqu’un qui lui reprochait sa persécution religieuse des chrétiens en URSS, il aurait répondu : « Le Pape, combien de divisions ? » Autrement dit, les sentiments les plus élevés, les vertus les plus nobles, ne peuvent pas grand-chose sans la force qui les accompagne. La France, combien de divisions ? L’Allemagne, combien de divisions ? Dans l’époque qui commence, la force militaire, et la force militaire classique, pas seulement nucléaire, retrouvera sa nécessité.

L’Amérique du Nord et l’Europe divisées ? 

On a l’habitude, un peu rapidement, de parler de l’Occident. Ce concept a longtemps désigné l’Europe occidentale (peut-être aussi l’Europe centrale) et les pays issus de l’expansion européenne (Canada, Québec, États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande). Mais en est-il encore ainsi ? L’Amérique du Nord se représente de plus en plus comme un post-Occident. Et la civilisation occidentale reflue vers l’Europe, vers son berceau d’origine. L’Europe et l’Amérique ont-elles encore les mêmes intérêts géopolitiques ? La crise actuelle nous en fait douter. 

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