La Pologne de Joanna Bator, pour l’émancipation des femmes

À 54 ans, Joanna Bator ressemble toujours à une jeune fille, comme ses héroïnes : mince, intruse, presque sans cheveux gris. Elle admet qu’une nouvelle dimension s’est ajoutée à son activité d’écrivaine : « Je m’assigne le droit à une liberté absolue de création ; le droit à l’expérimentation, aux doutes, aux questionnements, déclare-t-elle. Ma vie est un voyage infini vers de nouvelles idées, de nouveaux pays – réels ou imaginaires, de nouveaux livres, une nouvelle version de moi-même. »

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La place ces femmes est un combat dans la vie comme dans la comédie. « Si dans un récit, il manque de femmes, on ne s’en préoccupe pas trop – on pense qu’elles sont là, quelque part, au fond de leurs maisons, s’occupant de leurs affaires inintéressantes. Par contre, l’absence d’hommes dans un roman semble toujours une aberration inquiétante », constate Joanna Bator dans son dernier livre. Elle se rebelle contre l’ordre où les femmes sont envoyées au coin. Elle raconte leurs histoires avec douceur, mais sans pitié. Son monde est soutenu et géré par les femmes.

Joanna Bator a participé aux « grèves ces femmes » pour soutenir leurs droits, après le durcissement de la loi sur l’avortement en Pologne. Un soutien non partisan qui lui vint comme une évidence. « L’autre sens de la liberté pour moi, c’est de vivre selon mes principes, sans me sentir coupable – ce qui est totalement différent de ce qu’on m’a appris dans ma famille patriarcale – j’ai été élevée selon la tradition paysanne et ouvrière. »

Vent du changement

Sa ville d’origine, Wałbrzych, en Basse-Silésie (sud-ouest de la Pologne) sert de toile de fond à ses romans. Peuplée de réfugiés après 1945, devenue ensuite prospère et industrialisée, avec ses mines de charbon, avant de tomber dans la pauvreté dans les années 1990. Une cité de nouveaux pauvres qui rêvent de s’évader.

Joanna Bator a grandi dans le quartier « Mont-de-Sable ». Une colline déserte, dans un ces HLM datant de l’époque communiste. Les héroïnes y vivent aussi dans son roman Le Mont-de-Sable (1) ou dans Chmurdalia. On y rencontre Jadzia, fille de Zofia. Une femme simple, marquée par la violence de la guerre. « Le plus grand acte de courage dans sa vie est de sauver un Juif pendant la guerre. Elle risque sa vie pour lui. Malgré cela, ou enfin grâce à cela, elle ressent une liberté d’esprit, alimentée par l’amour pour cet homme », raconte Joanna Bator.

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Jadzia arrive à Wałbrzych dans les années 1970, avec sa petite valise en carton et ses grands rêves d’une fille qui s’est échappée de la campagne, de la pauvreté et de sa mère qui n’a pas su l’aimer. Dans cette ville, Jadzia a trouvé une stabilité, une indépendance à sa grosseur. « Elle appartient à la génération émancipée d’après-guerre. Elle réussit à monter son bac, travaille dans un bureau, habite dans un appartement. Elle trouve sa liberté dans les illusions patriarcales, alimentées par les livres d’amour et les séries télévisées, les télénovelas brésiliennes », explique l’écrivaine.

L’éducation comme acquis

La fille de Jadzia, Dominika, grandit dans les années 1990. Elle porte ces chaussures militaires et une robe rouge. Elle ne veut pas d’un mari allemand riche qui l’amènera à un monde plein de biens de consommation. Elle veut vivre autrement que sa mère, et surtout étudier, ailleurs. « C’est Dominika, qui, la première de sa famille, a enfin les moyens et les compétences de surmonter ses limites – internes et externes : comprendre sa mère et sa grand-mère, ressentir la liberté provenant du développement personnel, la joie d’expérimenter et de vivre selon ses propres principes », souligne Joanna Bator.

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La vie de Dominika ressemble à l’histoire de Joanna Bator – une fille sensible dans une ville appauvrie –, voyageuse, boursière à New York et à Tokyo et enfin, femme de plume célèbre. « J’ai passé ma jeunesse en Pologne communiste. À cette époque, la liberté pour moi c’était simplement l’idée de monter la frontière et fuir l’indigence et la grisaille. Adulte, je me suis retrouvée dans un monde de jeune démocratie, où au moins certains d’entre nous ont eu la chance de faire ces progrès inimaginables pour la génération de mes parents, souligne Joanna Bator, docteure en philosophie, autrice d’une thèse sur le féminisme. J’ai eu accès au savoir sans aucune censure et ensuite, j’ai pu profiter ces meilleures bibliothèques du monde ! »

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