« La tradition des brasseries et distilleries de quartier, c’est le circuit court avant l’heure » (vidéo & photos) (Saint-Gilles)

Saint-Gilles et les cafés, ça date pas d’hier. Un livre écrit par l’ex-échevin Patrick Debouverie remonte l’histoire des estaminets saint-gillois jusqu’au XVIIIe siècle. Un trésor de photos d’archives et de logos de bières disparues.

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Spéciale Baf Extra Fine, Export Vandenheuvel, Perle, Wiel’s, Bock de Koekelberg, Stout Whitebread, Piedbœuf, Hanquell, Navy’s… Autant de marques qui font rêver nostalgiques et collectionneurs de sous-bocks. Du XIXe siècle aux années 1960, les façades des estaminets de Saint-Gilles en étaient couvertes, calligraphiées à même la façade ou la vitrine, brodées sur les marquises, émaillées sur les balcons. Et du Midi à la Barrière en passant par le Parvis et Louise, ces établissements pullulaient. « Le café, c’était un lieu de loisir. Il n’y avait pas grand-chose d’autre. On parlait de table en table, on lisait le journal… », rappelle Patrick Debouverie.

L’ancien échevin saint-gillois des Affaires économiques sait de quoi il parle. Il est « né dedans » puisque le fameux Verschueren, sur le Parvis, était exploité par ses aïeux. Collectionneur invétéré, le Président du Cercle d’Histoire de Saint-Gilles sort un très joli panorama des estaminets de la commune. Un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée d’un volume similaire retraçant les 800 ans de l’ancien Obbruxelles, sorti en 2016. On s’attable avec lui pour remonter le temps.

Patrick Debouverie sous le fameux «tableau des scores» de la Brasserie Verschueren, établissement historique dont de nombreux éléments Art Deco sont classés.

ÉdA – Julien RENSONNET

«Saint-Gilles garde une grosse tradition populaire du café»

Patrick Debouverie, l’histoire des estaminets de Saint-Gilles commence très tôt.

Une carte du XVIIIe siècle prouve qu’il y avait déjà des auberges et cabarets à l’époque. Les premiers horecas s’ouvrent en amont de la porte de Hal: tout qui venait du sud, via Uccle ou Forest, ne pouvait passer l’enceinte de Bruxelles après 18h. L’offre à Saint-Gilles s’est ensuite étoffée avec le développement urbanistique: autour de la gare du Midi fin XIXe, Parvis, Barrière, Hôtel de Ville, Louise et enfin Ma Campagne, jusqu’au début XXe.

Les premiers développements se font entre porte de Hal et Parvis. Puis vient le Midi, avec de nombreux hôtels et estaminets.

F. Bernier, « Monographie de Saint-Gilles »/ Coll. Fr. Marlière/Coll. privée

En haut à gauche, le Flora au Parvis. En haut à droite, Octave, chaussée de Waterloo, avec l’annonce d’un match de l’Union contre Ilford. En bas, la Distillerie du Dôme et l’actuelle Porteuse d’Eau, avenue Jean Volders.

Coll. privée

La tradition horeca est bien ancrée dans la commune.

Il y a une grosse tradition populaire du café autour du Parvis et du Midi. Quand j’ai quitté l’échevinat des Affaires économiques en 2018, on comptait quelque 450 horeca. On reste dans ces proportions-là aujourd’hui. Saint-Gilles est aussi devenue la 2e commune en termes d’hébergements hôteliers avec l’axe Louise-Chaussée de Charleroi qui a connu un gros développement ces dernières années.

Le livre pullule de photographies d’établissements…

Ces cartes, c’était une tradition de l’époque. On prenait des photos du personnel en façade. Elles étaient tirées à 5 ou 6 exemplaires. L’habitude s’est perdue.

Votre histoire familiale se mêle à celle des estaminets puisque vous êtes l’arrière-petit-fils de Louis Verschueren, fondateur de la brasserie du même nom.

En une du livre, c’est d’ailleurs une photo de famille! Le Verschueren reste, avec L’Union, le plus vieux café saint-gillois dans son état initial. Il est fondé en 1880 par Louis Verschueren, brasseur. Son fils Jean le transforme en établissement Art Deco en 1935: ses intérieurs, banquettes, vitraux, luminaires et le célèbre tableau des résultats de foot, sont d’ailleurs classés.

Ces photos de famille de Philippe Debouverie montrent que le Verschueren n’a pas beaucoup changé. En haut à droite, le fondateur Louis Verschueren, 3e à gauche.

Coll. P. Debouverie/Coll A. Bellens/Coll. P. Debouverie/ÉdA

On ne peut pas séparer ce café du club de L’Union.

Beaucoup d’établissements se référaient au club. La famille comptait un joueur et un dirigeant de L’Union. Les retours de matchs étaient joyeux. Le Verschueren est aussi un lieu de la Résistance. Et comme il compte 3 salles de réunion à l’étage, jusqu’à 43 associations politiques et citoyennes s’y réunissent. Je m’en souviens bien: tous partis politiques se retrouvaient en bas.

Que buvait-on dans ces estaminets?

Au XIXe et en première moitié du XXe, la tradition des brasseries et distilleries de quartier, c’est le circuit court avant l’heure! Les débits se font dans les cafés alors qu’on produit lambic, gueuze, liqueurs plus près de la Senne. On buvait donc les bières artisanales bruxelloises. Puis les bières allemandes importées. Et du vin sans doute.

En haut, la première guinguette de la Barrière, en 1890. Puis le fameux carrefour en 1960. En bas à gauche, la Taverne Lucien (devenue La Renaissance puis tout récemment une pizzeria) et la place Van Meenen avant les années 60, avec la Tourelle (l’actuelle Biche).

G. Mommens -–Coll. P. Debouverie -–Coll. P. Debouverie -–Coll. CHSG

De nombreuses brasseries artisanales abreuvaient Saint-Gilles, comme ici les brasseries A. Joly-Vermander, rue de Parme.

Coll. CHSG

Le lecteur peut-il s’attendre à des témoins exceptionnels?

Beaucoup de choses ont disparu. Je citerais évidemment l’hôtel de L’Espérance, place de la Constitution. La famille suisse Antognoli acquiert le lieu en 1869 et le transforme en hôtel. Salons, terrasses, boutiques, garçons en livrée…: c’est le grand luxe. On y passe sa nuit de noces avant le départ en voyage. Tout flambe en 1953: en 2022, c’est un immeuble gris qui surplombe la pompe à essence au coin de Fonsny et de la Petite Ceinture. On n’a pas gagné au change.

L’hôtel de l’Espérance en 1912 au Midi, avec sa terrasse (à droite). En bas à gauche, le restaurant Le Flora à Louise fin XIXe. À droite le bar de la première pizzeria de Bruxelles, La Trattoria, à Toison d’Or.

Coll. M. Renard/ Coll. M. Renard/Coll. M. Renard/ Coll. CHSG

Quoi d’autre?

Il y a aussi La Trattoria, avenue de la Toison d’Or. C’est la première pizzeria de Bruxelles: elle ouvre en 1958, pour l’expo. C’est luxueux: salles de banquet, café à l’italienne, brigade énorme… Ce restaurant, ma génération l’a bien connu. Mes parents m’emmenaient y manger. Il formait un ensemble avec l’hôtel Albergo.

Une adresse préférée?

J’ai gardé cette habitude de quand j’étais échevin: c’est une question à laquelle je ne réponds jamais.

Les archives entre 1960 et 1980: « paradoxalement plus compliqué »

Debouverie a photographié Saint-Gilles pendant 40 ans.

ÉdA – Julien RENSONNET

Patrick Debouverie avait 8 ans en 1960. Il n’a donc pas connu la florissante époque qu’il décrit. Mais il promet une suite, qui ira jusqu’à nos jours. On découvrira alors les lieux où, « avec les copains, on allait manger des croquettes aux crevettes et les bistrots où on allait prendre des pots ».

ÉdA – J. R.

Alors que les documents publiés aujourd’hui sont issus de collections privées ou de celle du Cercle d’Histoire, les prochaines évocations demandent étonnamment plus de travail. « C’est paradoxal: pour le prochain volume, qui partira des années 60, les archives plus récentes sont plus difficiles à dénicher », concède l’ancien mandataire libéral. « On essaye d’entrer en contact avec les familles de l’horeca. On nous prête les documents pour les scanner. Durant mes 36 ans d’échevinat, j’ai aussi photographié tout ce que je voyais dans Saint-Gilles », dit celui qui a prêté serment en 1983. « Entre les années 60 et 80, c’est plus compliqué: on a des anecdotes, mais peu d’images ».

N’hésitez donc pas à prendre contact avec le Cercle d’Histoire de Saint-Gilles si votre histoire familiale contient des traces de l’un ou l’autre caberdouche saint-gillois.

+ « Hôtels, estaminets, cafés, restaurants, Saint-Gilles, du XVIIIe siècle aux années 1960 », 160pp., 20€, vendu au profit du Cercle d’Histoire de Saint-Gilles. Lieux de vente à consulter sur la page Facebook ou sur la carte interactive ci-dessous.

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