«Le PAD ne peut pas rater ses espaces publics» (Bruxelles)

Des moutons paissent actuellement dans cette friche à une encablure de la gare du Midi, la plus grande gare du pays. Un parc doit s’implanter sur ces berges de la Senne, selon ce que prévoit le projet de PAD Midi.

ÉdA – Julien RENSONNET

Le PAD Midi est à l’enquête publique. Pour Écolo, espaces publics et espaces verts sont l’un des enjeux de cette «vision» régionale pour une «gare habitée». On visite la friche qui deviendra le «parc de la Senne», prévu sur 26.000m2.

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«C’est dingue. On est à 5 minutes de la gare du Midi et on entend chanter les oiseaux. Y en a plein. Ils sont bien ici».

Un bras de Senne à ciel ouvert glisse sous le pont de chemin de fer qui tourne vers la gare de l’Ouest. Il dessine la frontière entre Anderlecht et Saint-Gilles. En face, quelques moutons bêlent au passage des trains. En contrebas d’une petite plateforme qu’Isabelle Pauthier escalade s’épanouissent des bosquets de la tenace renouée du Japon, l’envahissante plante invasive qui se plaît tant sur les anciens sites industriels. La députée bruxelloise Écolo sort son smartphone et déclenche quelques photos. «C’est très étonnant, cette friche».

La Senne à ciel ouvert, c’est rare. Des moutons à Bruxelles, c’est tout aussi rare. Et on est à 10 minutes à pied de la Gare du Midi.

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Briques rouges

La mousse et les champignons sont les seuls habitants de l’immense parking traversé pour apercevoir les ovins. Plus pour longtemps: devraient s’ériger là deux ensembles de logements et équipements. Un 3e devrait remplacer le magasin de bricolage, à une encablure. C’est ce que prévoit le projet de PAD Midi. Ce Plan d’Aménagement Directeur, approuvé en mai 2021 par le Gouvernement bruxellois, est à l’enquête publique jusqu’au 2 novembre. Il dessine les contours de la fameuse «gare habitante», ébauchée depuis des décennies dans le quartier Midi.

Pourquoi ne pas agrandir le parc? Des associations le demanderont. Il s’agit de terrains publics. L’idée de leur maintenir un usage public pourrait se justifier

L’ambition projetée dans le PAD est de remplacer le parking du site «Deux Gares» par des immeubles qui comprendront majoritairement du logement.

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Le parc, la Senne et les tours projetées aux Deux Gares.

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Le site dit «des Deux Gares» fait partie des 3 grandes zones que SNCB et Infrabel «troquent» avec Immobel et Besix contre leur nouveau QG (lire cadrée). «C’est le déclencheur du PAD» dit Isabelle Pauthier. «Et maintenant, la Région assume qu’il faille faire reculer la voiture. Le symbole de ce PAD, c’est donc d’en réussir les espaces publics». Ainsi, quand le chantier du métro sera terminé, il faudra réaménager la place Bara, l’esplanade de l’Europe, la place Horta, la nouvelle place de France… Et domestiquer aussi l’herbe que paissent les moutons en bord de Senne. «Le concept aux Deux Gares, c’est de refermer l’îlot avec du logement», détaille la députée verte. Derrière les vitres bronze actuelles de Philips et les briques rouges des anciennes Manufactures Belges de Lampes Électriques, le parking pourrait s’effacer pour 70.000m2 de bâti neuf. Le volet stratégique du projet de PAD y prévoit quelque 50.000m2 de logements. Mais aussi, dans les socles, des équipements (10.500m2), des commerces et services (3000m2) et des ateliers de production (6500m2).

Le bâtiment Philips doit subsister, mais le PAD prévoit qu’il évolue vers plus de mixité.

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Eaux de pluie

Le parc épousera la ligne sud de l’îlot. Il devrait s’étendre sur 26.000m2, sur les deux rives de la Senne. «Mais pourquoi ne pas l’agrandir? Des associations le demanderont sans doute», glisse Isabelle Pauthier. «Il s’agit de terrains publics. L’idée de leur maintenir un usage public pourrait se justifier. Il faudra de toute façon changer l’affectation pour aménager le parc». Ingrid Parmentier, elle aussi députée verte, voit d’un bon œil cette ambition de «revaloriser les berges de Senne». Elle estime qu’«il faut débétonner au profit d’espaces de végétation sur toute la superficie du PAD, où ne sont pas prévus d’autres espaces verts». C’est un enjeu majeur et criant d’actualité pour cette spécialiste des maillages verts et bleus: «davantage d’eau de pluie doit être récupérée et réutilisée, dirigée vers la Senne, absorbée par les espaces verts et plus par les égouts». Elle insiste: «pour la biodiversité, il faut aussi garder un côté sauvage aux berges du cours d’eau».

Il ne faut pas que chaque acteur, public ou privé, se fasse son petit parvis au pied de son immeuble.

Plutôt qu’à la «vision» qu’est le PAD, les verts bruxellois seront donc attentifs au Contrat de Rénovation Urbaine N°7, «véritable outil de financement» des espaces publics du périmètre. «Il faudra définir qui fait quoi, comment, et avec quel financement», prévient Pauthier. Rejointe par sa consœur Parmentier: «Nous plaidons pour une coordination et un plan unique du réaménagement des espaces publics autour de la gare. Il ne faut pas que chaque acteur, public ou privé, se fasse son petit parvis au pied de son immeuble, sans vision d’ensemble». Et de conclure: «Si on rate l’espace public, le PAD sera raté».

Un no man’s land comme celui de l’esplanade de l’Europe, qui guide le voyageur vers le centre de Bruxelles, devrait n’être qu’un mauvais souvenir si le projet de PAD réussit ses nouveaux espaces publics.

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Le PAD Midi et sa «délicate» position hybride sur le logement public: «on accorde tout de même aux promoteurs un paquet de m2 neufs»

Le siège de la SNCB s’implantera dans un nouveau bâtiment mangeant les voies 19 à 21 de la gare du Midi. Il prendra aussi ses quartiers dans le bâtiment rénové du Tri Postal, ce bloc jaune longeant l’avenue Fonsny. Ce dernier sera augmenté d’un hôtel. Le QG rassemblera quelque 4.500 travailleurs dans 72.000m2. Aux commandes, un consortium Immobel, Besix et BPC, désigné en février 2020 par le CA de la SNCB. «Cette réponse de la SNCB à ses propres besoins, c’est le déclencheur du PAD», résume Isabelle Pauthier. La députée bruxelloise se félicite que le rail belge ait adouci «sa folie des grandeurs, ce grand V dessiné par Jean Nouvel» pour finalement proposer cette barre de 260m de long et 60 de haut. «Ça a pu réenclencher le processus de planification régional».

Dans l’ancien Tri Postal doit s’implanter un hôtel et une partie des bureaux SNCB.

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Immobel et Besix promettent qu’ils ne construiront pas de tour. Ils parlent d’un écoquartier, du passif avec des balcons, des gabarits raisonnables

Car la conséquence, c’est que les bâtiments Infrabel et SNCB de la rue de France seront rasés. Les promoteurs s’empareront des terrains jusqu’au carrefour avec la rue des Vétérinaires pour y construire les 133.000m2 prévus dans le projet de PAD, dont 67.000 de bureau et 50.000m2 de logement. On parle bien d’une «gare habitée». En plus du terrain des Deux Gares (ci-dessus), le site Atrium, le long de la petite ceinture, est aussi du package (7.000m2 de bureau, 30.000 de logement).

Démolir un bâtiment de 2002?

Ce bâtiment de la rue de France sera rasé pour céder la place à du logement…

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… et son parvis se transformer en cette place publique.

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Isabelle Pauthier n’a pas d’état d’âme concernant ces opérations. Les bâtiments visés n’ont qu’une valeur patrimoniale relative. «Le PAD modifiera l’affectation de bureau du PRAS et ça a de l’intérêt puisque la demande en bureau chute depuis le Covid. Dans ce contexte pandémique d’ailleurs, une 2e enquête publique est déjà annoncée qui doit tenir compte de la nouvelle propension au télétravail des secteurs de la bancassurance et des institutions. De plus, l’attrait du Midi n’a jamais décollé, hors-SNCB». Ainsi, devraient s’arrimer à la gare quelque 250.000m2 de logements et affectations diverses. C’est ce que prévoit le volet stratégique du PAD Midi. La spécialiste de l’urbanisme souligne que pour ce faire, «Immobel et Besix promettent qu’ils ne construiront pas de tour. Ils parlent d’un écoquartier, du passif avec des balcons, des gabarits raisonnables, comme dans le quartier Tivoli à Laeken».

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L’élue verte est plus sceptique concernant l’ensemble appelé «Horta Bara», à l’arrière de la gare du Midi. L’une des options du projet de PAD est de démolir l’actuel bâtiment ONSS pour construire 4 tours, dont deux de logement. «La vision proposée, c’est 2 immeubles de 90m maximum et 2 de 100m maximum. Ça me dérange. Pour justifier la démolition de cet ensemble de 2002, on avance la réouverture d’une perspective vers le vieil Anderlecht et la maison communale. Argument qui n’avait pas été retenu lors de la construction. Selon moi, c’est une façon masquée d’accorder des gabarits supplémentaires aux propriétaires». Rien n’est décidé cependant: une rénovation du bâti existant reste sur la table.

Ce bâtiment, où travaillent les fonctionnaires de l’ONSS, pourrait bien être démoli pour faire place à 4 nouvelles tours de 90 à 100m. Pourtant, il ne date que de 2002.

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Du logement social?

Quid du logement public, et donc social, dans ce PAD? Rien n’est encore défini. Mais Pauthier souligne que «le boom démographique bruxellois s’est terminé en 2012. Ceci, alors que le PRAS démographique régional censé l’absorber n’a été activé qu’en 2013. Trop tard, mais depuis lors, 4.000 logements neufs ont été produits chaque année. Pour perspective.brussels, c’est suffisant». Il y a pourtant 51.000 ménages sur la liste d’attente d’un logement social. «Gravos!», concède la députée Écolo. «Le discours politique est volontariste, mais depuis 20 ans, ils ont construit 100 logements sociaux en moyenne par an». Une mauvaise habitude qui prend fin. «Depuis 25 ans que je suis ces dossiers, c’est la première fois que je vois la Région proposer de produire du public sur des terrains publics». L’ambition gouvernementale affichée dans la Déclaration de Politique Régionale est de construire 50% de logements «à finalité sociale» (social locatif et acquisitif, et aussi «modéré» locatif) sur ces terrains dont elle est propriétaire. C’est le cas dans les PAD Gare de l’Ouest (80%), Mediapark (38%), Josaphat (45%) et Casernes (70% de logements sociaux). Au total, l’exécutif vise 15% de logement social par commune en 2024.

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Le projet de PAD et ses nouvelles «éminences» suggérées, dont les 4 tours de la place Horta et le long QG de la SNCB, de part et d’autre de la gare. Notez que le projet dit «Tintin», autrefois connu comme «Victor», est désormais retiré (à droite, sur la friche Bara).

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Depuis 25 ans que je suis ces dossiers, c’est la première fois que je vois la Région proposer de produire du public sur des terrains publics

Quid au Midi? «Ici, c’est plus délicat car on se trouve dans une situation hybride entre public et privé. Je pense que le PAD doit être un outil de négociation avec ces Messieurs d’Immobel et Besix. On leur accorde tout de même un paquet de m2 neufs puisque, dans la situation actuelle, rien n’est affecté au bureau ou au logement. Si la Région accorde le droit de construire, elle doit poser ses exigences».

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