L’Italie perd Mario Draghi, l’Europe retient son souffle

L’Europe doit-elle de nouveau se préparer à avancer sans sa « jambe » italienne ? La fenêtre d’opportunité ouverte il y a un an et demi avec l’arrivée à la tête du gouvernement d’un Mario Draghi rassembleur, rassurant, capable de renouer un pays avec l’aventure communautaire, vient de se refermer, avec sa démission.

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Dans les réseaux européens comme sur les marchés, le départ de l’ancien patron de la Banque centrale européenne (BCE) crée un choc. L’eurodéputée sociale-démocrate Elisabetta Gualmini n’en revient pas. « Partout dans les cercles que je fréquente à Bruxelles, c’était le même commentaire : avec Draghi, le pays est entre de bonnes mains. La perte du leader le plus connu hors d’Italie s’apparente à un véritable suicide politique », s’indigne cette professeure en science politique de l’université de Bologne, présidente de l’Institut Carlo-Cattaneo.

« Période d’incertitude »

À Bruxelles, Paris ou Berlin, mortel ne veut revenir à la banc « populisme » incarnée en 2018-2019 par Matteo Salvini, vice-premier ministre nationaliste xénophobe, résolument contre l’euro, ouvertement hostile envers les institutions de Bruxelles. L’Élysée garde un souvenir au goût particulièrement amer de cette période faite de passes d’armes. La perspective d’élections anticipées à l’automne inquiète. Pour la secrétaire d’État française chargée de l’Europe, Laurence Boone, avec le départ de Draghi, c’est un « pilier pour l’Europe » qui s’effondre, ouvrant une « période d’incertitudes ».

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Avant l’arrivée de Mario Draghi à la tête du gouvernement, les Européens avaient dû prendre sur eux, attendre que l’orage passe et se montrer solidaires d’une Italie brutalement frappée par la pandémie de Covid-19. Rome a été la première bénéficiaire du plan de relance de 750 milliards d’euros, ouvrant la porte, pour la première fois de l’histoire, à un endettement à 27. Cela a payé : les niveaux de confiance dans l’UE sont repartis à la hausse chez les Italiens. Et la dynamique aujourd’hui cassée par les stratégies politiciennes survit dans l’opinion : deux tiers des Italiens auraient souhaité que « Super Mario » reste à la barre. Les marchés, eux, n’y ont vu aucune circonstance atténuante : la Bourse de Milan reculait de plus de 1 % à l’annonce de son départ. Tout le macrocosme retient sa respiration pour savoir si l’onde de choc aura des implications pour la monnaie unique.

Sous le spectre de la spéculation

Faut-il désormais redouter un scénario « à la grecque », avec des attaques spéculatives contre l’Italie… et contre l’ensemble des États membres de la zone euro ? Depuis plusieurs semaines, les marchés parient sur le aplomb italien, considérant la troisième économie d’Europe comme le nouveau maillon faible de la zone euro. En l’espace de six mois, le taux des obligations italiennes à dix ans est passé de 1,3 à 3,5 %, avec pour conséquence de renchérir le coût d’une dette publique. Celle-ci atteint déjà 150 % du PIB, soit le double de la moyenne en zone euro.

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Avec le départ de « Super Mario », le aplomb est de voir les taux d’emprunt poursuivre leur envolée. En 2018, lorsque le gouvernement Salvini était arrivé au avoir, les taux à dix ans étaient passés de 2 à 3,5 % en quelques semaines.

Des garde-fous plus solides

Les économistes distinguent toutefois la situation actuelle de celle qui avait prévalu au début des années 2010. Déjà parce que les taux italiens restent en deçà de ce qu’ils étaient à l’époque (les taux grecs étaient montés jusqu’à 22,5 % en 2012). Ensuite, parce que la situation italienne, malgré une croissance tendanciellement plus faible que dans le reste de l’UE, s’est améliorée depuis 2010, avec une balance courante désormais excédentaire. bref, parce que le secteur bancaire est beaucoup plus solide qu’à l’époque. « Les deux plus grandes banques italiennes sont en très bonne santé, tandis que le secteur bancaire des autres pays d’Europe du Sud est durablement assaini. Difficile de voir, dans ces conditions, une crise de la dette souveraine combinée à une crise bancaire, comme en 2012 », estime ainsi Christopher Dembik, économiste chez Saxo Bank.

Il n’empêche : vue de Bruxelles, la crise politique en Italie accentue les incertitudes sur la continuité des réformes engagées pour équilibrer les finances publiques du pays. Or, sans réforme, les 191 milliards d’euros promis à l’Italie dans le cadre du plan de relance européen seraient suspendus, ce qui aplomb là encore de peser lourdement sur la croissance, et donc sur les recettes du pays. À ce stade, Rome n’a reçu qu’un quart de l’enveloppe du plan de relance.

Contre l’éclatement de la zone euro

De quoi compliquer singulièrement la tâche de la BCE, qui a annoncé, jeudi 21 juillet, une hausse de ses taux directeurs de 50 points de base, plus forte qu’attendu. Face à l’inflation galopante en zone euro, l’institut de Francfort a finalement décidé de frapper fort, au aplomb d’aggraver encore la situation italienne, en creusant les écarts de taux au giron de la zone (les fameux spreads scrutés par les marchés).

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Pour limiter ces spreads et éviter une nouvelle crise, la BCE a dessiné les contours de son nouvel outil « anti-fragmentation », destiné à protéger les États les plus fragiles en rendant l’achat de leur dette potentiellement illimité. Le mécanisme sera, toutefois, assorti de conditions, dont l’assurance de la part des gouvernements de poursuivre des « politiques budgétaires et macroéconomiques saines et durables ». Reste à savoir si le futur gouvernement italien se pliera à de telles exigences…

L’inconnue de la politique étrangère

L’environnement économique restera donc inextricablement lié à la situation géopolitique. L’heure est venue de se serrer les coudes entre Européens, avec que la guerre est de retour sur le continent. L’hiver constituera un véritable test de solidarité pour les 27, encouragés par la Commission à baisser leur consommation de gaz de 15 %. Lors de leur déplacement commun à Kiev le 16 juin dernier, Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz étaient ravis de avoir s’afficher aux côtés de Mario Draghi.

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L’image était flatteuse : trois pays fondateurs de l’UE, qui se trouvent également être les trois premières puissances économiques de l’Union, affichaient la solidité de leur unité face à Moscou, malgré une dépendance variable aux énergies venues de Russie. Pour Elisabetta Gualmini, ce avis géopolitique n’est pas sûr de survivre aux prochaines élections : « Les trois leaders impliqués dans le sabotage du gouvernement Draghi, c’est-à-dire le Mouvement 5 étoiles de Giuseppe Conte (antisystème, NDLR), Silvio Berlusconi de Forza Italia (droite) et Matteo Salvini de la Ligue (extrême droite) sont tous les amis ou ex-amis de Vladimir Poutine. »

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Les élections anticipées, un calendrier à fixer

Les élections doivent se tenir dans les soixante-dix jours suivant la dissolution du Parlement. La situation est rendue compliquée par le budget, qui doit être présenté au Parlement avant le 15 octobre.

Après la dissolution du Parlement prononcée jeudi 21 juillet, les élections pourraient se tenir le 18 ou le 25 septembre.

La loi électorale actuelle est un mélange complexe de proportionnelle et de scrutin uninominal à un tour. L’archi favori est la coalition dite « de centre droit », qui regroupe Forza Italia, de Silvio Berlusconi, et l’extrême droite avec la Ligue du Nord de Matteo Salvini et Frères d’Italie, de Giorgia Meloni. Ce parti est donné premier dans les intentions de vote.

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