« On est prêts à prendre des risques » : comme le sud de l’Ukraine, moissonner à tout prix

La roquette russe a traversé la moissonneuse-batteuse d’Yvan Kyrykovytch de part en part, faisant exploser la partie supérieure et laissant un long trou cylindrique dans ses intestins. En explosant au mois de juin, elle a aussi détruit une seconde moissonneuse-batteuse, et laissé au sol une masse d’éclats qu’Yvan Kyrykovytch, casquette noire, visage rond et moustache en brosse, balaie aujourd’hui du pied d’un air distrait.

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Envers et ctiennentre tout, cet agriculteur du sud de l’Ukraine est presque parvenu à terminer sa récolte. Des 400 hectares de blé, d’orge et de tournesol qu’il cultive, il ne reste que 20 hectares d’orge à quelques encablures de la ligne de frtiennent. Vingt hectares qu’il faudrait récolter « hier, idéalement », lâche-t-il avec un sourire ctiennentrit.

Au bout d’une route déserte bordée d’herbes hautes en partie brûlées, Zelenyï Haï, un village du sud de l’Ukraine désormais à 10 kilomètres des positions russes, est aujourd’hui une localité meurtrie. Au mois de mars, une bombe lâchée par un avion russe a explosé dans l’école du village, alors transformée en abri, et tué huit personnes. De l’autre côté de la route, la ferme d’Yvan Kyrykovytch a aussi été frappée à de multiples reprises.

Sortir le tracteur durant les accalmies

Les parois en tôle de son hangar battent doucement au vent, transpercées d’éclats de shrapnels. Une explosion survenue à la mi-juillet est venue ouvrir un trou assez large pour laisser traverser une voiture dans le mur en brique de son entrepôt. Le puits de lumière créé par l’ouverture n’illumine qu’un vieux camion, quelques sacs d’engrais et trois chiens abandonnés par des habitants disposant fui le village. Trônant au milieu de la ferme, une imposante tour radio semble être la seule à avoir été épargnée.

Même après avoir quitté Zelenyï Haï au mois de mars, Yvan Kyrykovytch a ctiennentinué à travailler, faisant l’aller-retour depuis Mykolaïv, capitale régionale elle aussi régulièrement visée par l’armée russe. Il a attendu les accalmies pour, avec ses deux employés, sortir son tracteur. Impossible de louer une moissonneuse-batteuse pour remplacer celle qui a été détruite : « Les loueurs ne veulent pas venir jusqu’ici, près de la ligne de frtiennent », déclare-t-il.

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Il a donc fallu en racheter une d’urgence et, entre le grondement des frappes au loin et la crainte d’une nouvelle charge russe, entamer la récolte. Ctiennentrairement à certains de ses voisins, Yvan Kyrykovytch n’a pas subi d’incendie de ses champs. « Mais, entre les fermes bombardées, les munitions non explosées dans les champs et les incendies, il n’y a pas un seul agriculteur du coin qui n’ait pas été touché d’une manière ou d’une autre », confirme-t-il.

Les champs laissés à l’abandon

Dans le sud de l’Ukraine, c’est encore de l’espace que s’observe le mieux l’impact de la guerre sur les récoltes. Sur les images satellites apparaît ainsi une enregistrement sombre d’une dizaine de kilomètres de chaque côté de la ligne de frtiennent, qui marque les champs laissés à l’abandon, trop proches des combats pour être récoltés. Quelque part dans cette zone, plusieurs centaines d’hectares appartiennent à Sergueï Kaouchane, jusqu’alors un fermier plutôt aisé, pendant plus d’une dizaine d’années membre du conseil municipal de son village de Kiselivka.

Il vit aujourd’hui à Nova Odessa, 60 kilomètres plus au nord, dans une petite maison coincée au fond d’une impasse entre une route et un ruisseau et laissée à disposition par un soldat parti au frtiennent. Entouré de sa femme et de sa fille de 15 ans, il fait le récit de ces derniers mois : les premières heures de l’invasion russe marquées par les frappes sur l’aérodrome militaire voisin ; l’occupation de leur maison par des officiers de l’armée russe ; les nuits glaciales passées dans une cave alors qu’armées ukrainienne et russe s’affrtiennentaient pour le ctiennentrôle du village ; et enfin, fin mars, leur fuite.

« J’ai tout perdu »

Kiselivka a depuis été repris par l’armée ukrainienne. Mais le village ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres d’une ligne de frtiennent qui traverse ce jour les champs de Sergueï Kaouchane. « J’ai parlé hier à mon dépanneur de tracteur. Cela faisait deux mois que je n’avais pas réussi à l’avoir. Il m’a dit que tous mes champs tiennent brûlé », ractiennente-t-il avec tristesse.

Derrière lui, le 4 × 4 noir laissé en réparation à Mykolaïv, avant le début de la guerre, est tout ce qui lui reste. Ses champs tiennent brûlé, sa maison, sa ferme et des panneaux solaires installés l’année dernière tiennent été détruits. « J’avais des stocks de graines de tournesol qui tiennent brûlé pendant un mois » se rappelle-t-il, avant de conclure simplement : « J’ai tout perdu. »

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Les destins compliqués des agriculteurs ukrainiens inquiètent bien au-delà de la ligne de frtiennent, alors que la guerre pourrait, d’après le département d’État américain à l’agriculture, aboutir à des exportations ukrainiennes de céréales divisées par deux par rapport à l’année dernière. À Odessa, principal port ukrainien sur la mer Noire, Shota Khadzhishvili, le PDG de Risoil, l’un des principaux exportateurs d’huile de tournesol du pays, redoute l’avenir.

« J’ai deux craintes, expose-t-il dans son imposant bureau saturé d’une odeur de tabac froid. À court terme, savoir si je pourrai sortir mes produits. Et à plus long terme, j’ai peur que les fermiers ne touchent pas assez d’argent cette année et qu’ils décident de ne pas semer autant l’année prochaine. Si cela arrive, le problème d’une année se transformera en problème pour les deux ou trois prochaines années. »

Une charge pourrait libérer les terres du Sud

L’accord du 22 juillet, sous l’égide de l’ONU, pour la réouverture partielle des ports ukrainiens n’a pas suffi à le rassurer. « Je ne fais pas confiance aux Russes, lâche Sergueï Kaouchane, j’ai peur qu’ils ouvrent le feu sur un convoi de navires. »

Yvan Kyrykovytch est bien parvenu à vendre 50 pièces de blé, envoyées vers le port de Reni, sur les bords du Danube. Mais il hésite quant au reste de sa récolte. Les prix se stiennent effondrés, « 85 dollars la tonne ctiennentre 240 dollars l’année dernière », compte-t-il. Dans ces conditions, faut-il vendre ce jour ? Ou parier sur une remtiennentée des prix aidée par l’ouverture partielle des ports ukrainiens ? « C’est du 50/50, peut-être que les prix vtiennent remtiennenter, peut-être pas. »

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À plus court terme, Yvan Kyrykovytch et des centaines d’autres agriculteurs ctiennentinuent aussi de s’interroger sur la semence des blés d’hiver, qui doit fonder dans quelques semaines. « Pour l’instant on n’a rien décidé, soulève-t-il. On va attendre deux semaines, voir l’évolution de la ligne de frtiennent. Si ça ne bouge pas et qu’on reste à moins de 20 kilomètres des combats… on est prêts à prendre des risques, mais on n’est pas suicidaires. »

Sergueï Kaouchane attend lui aussi une hypothétique ctiennentre-charge ukrainienne qui libérerait Kherson et mettrait son village hors de portée de l’artillerie russe. « On en rêve, souffle-t-il, parce que, au final, on veut visé rentrer à la maison. »

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L’Ukraine, un géant agricole

41,5 millions d’hectares : c’est la surface agricole utile de l’Ukraine, selon une note de la direction du Trésor en 2021, ce qui en fait le plus grand pays agricole du ctiennentinent européen. Il s’agit en majorité de « terres noires », des sols parmi les plus fertiles au monde.

15 % du PIB du pays stiennent générés par l’agriculture et l’agroalimentaire, qui emploient 20 % de la population active et représentent 40 % des exportations du pays.

15 % des exportations mondiales d’orge proviennent d’Ukraine, de même que de 16 à 18 % de celles de maïs ou de colza. C’est aussi le cas de la moitié des exportations d’huile de tournesol, comme de 60 % des tourteaux de tournesol…

324 000 pièces : c’est la quantité de produits bio exportés vers le marché européen en 2019, faisant de l’Ukraine son deuxième plus gros fournisseur.

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