Trois questions pour mieux comprendre les carburants de l’invasion russe

Alors que nos yeux, et ceux des médias, regardent vers l’Europe face à l’invasion russe en Ukraine, revenons sur ce qui a mené plus profondément à cette crise pour essayer de comprendre comment elle pourrait se conclure.

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Le 21 février, à Moscou, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie reconnait l’indépendance de ces deux groupes séparatistes, situés dans le Donbass ukrainien.  

Tôt le 24 février, il a ensuite annoncé une «opération» militaire en Ukraine, suivi immédiatement de nombreux bombardements visant des sites stratégiques du pays en entier.

Cette décision vient mettre un terme au processus de paix des accords de Minsk, signés en 2014, considéré comme « mort » par Poutine, et transforme le conflit entre l’Ukraine et les rebelles en un véritable face à face redouté entre l’Ukraine, voire l’Occident en entier, et la Russie. 

Si une chose doit être retenue du discours de Poutine, c’est la quasi-négation du droit d’exister de l’État ukrainien, une « invention » de Lénine et des bolcheviks au moment de la création de l’URSS selon les dires du dirigeant russe.  

Cette affirmation, grandement plus détaillée dans un essai de plus de 5000 mots que Poutine a publié en juillet 2021, met en exergue l’héritage commun que la Russie et l’Ukraine partagent.  

Sa volonté est de réunir à nouveau ces peuples frères sous le même toit, ou au moins sous la même influence. 

Par son énonciation de l’erreur fondamentale d’avoir laissé partir les territoires de l’ancien empire russe ou de l’ancienne Union soviétique sans conditions, Poutine ravive les souvenirs d’un impérialisme passé, mais surtout, nous amène à nous demander :  

Quelles sont les raisons qui poussent Poutine à vouloir le plein contrôle de l’Ukraine?    

  • Des questions de sécurité    

Après l’effondrement de l’URSS en 1991, et alors que la Russie n’avait pas ou plus les moyens de s’opposer aux ambitions occidentales, les anciens pays satellites de l’URSS comme la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie ont un à un rejoint l’OTAN.  

Vinrent aussi les anciennes républiques soviétiques de la Baltique (Lituanie, Lettonie et Estonie), et des rapprochements et de la coopération militaire accrue avec l’ancien pays neutre tampon entre les deux blocs, la Finlande.  

Cet encerclement est perçu comme une menace à la sécurité de la Russie par Vladimir Poutine et ses différents conseillers. 

En dépit de l’engagement occidental à ne pas considérer la Russie comme un plein ennemi, et en dépit de la volonté des anciens pays de la sphère soviétique à intégrer l’OTAN comme moyen pour eux de mieux se connecter au monde occidental, la Russie considère comme une menace pour sa sécurité la présence toujours plus importante d’armes et d’armées prooccidentales à ses portes. 

C’est cette raison qui la poussa, sous couvert de venir en aide aux républiques séparatistes prorusses, à la guerre en Géorgie en 2008. C’est cette raison qui la poussa à supporter, sur un même format, mais dans un espace plus prolongé, des républiques similaires dans le Donbass.  

En dépit de la promesse faite en 2008 que l’OTAN n’intègrera pas l’Ukraine dans l’alliance, le rapprochement prooccidental continu depuis la révolution de Maïdan en 2014 semble être vu comme une initiative similaire.  

Cette dernière demande ainsi correction par le pouvoir russe. Et si possible, cette correction doit aussi s’appliquer à l’extension de l’OTAN vers l’est, et à la multiplication de moyens de défense aux portes de la Russie.  

Comme l’explique Poutine depuis l’accélération de la crise, « personne ne doit renforcer sa sécurité aux dépens des autres ».   

  • Des questions politiques et démocratiques    

Vladimir Poutine explique à tous que la grande volonté de son action est un recadrage de l’action occidentale dans les régions qui constituaient le précarré de la Russie. Mais est-ce aussi une réaction viscérale contre les différents mouvements démocratiques qui ont touché dernièrement les pays limitrophes de la Russie (et la Russie elle-même), et dont l’Ukraine sert d’inspiration depuis la révolution de 2014?

Pour nos collègues du 24 h, le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur titulaire en sciences politiques à l’UQAM, Charles-Philippe David, a pu faire la lumière sur cet enjeu. Comme il l’explique, Poutine tenterait de freiner l’influence de la démocratie ukrainienne sur son pays. 

« Ce qui pose particulièrement un problème à Poutine, c’est la dérive démocratique qu’il perçoit en Ukraine. Il voit que c’est dangereux pour lui et pour la Russie. Le fait que ce pays soit beaucoup plus démocratique depuis huit ans, que les chefs d’État y aient été remplacés, que l’on tolère des contestations et des manifestations publiques à Kiev. Tout ça, pour lui, c’est de l’hérésie qui ne pourrait pas se passer à Moscou. » 

Cette idée de réaction face aux envies démocratiques des peuples limitrophes aux frontières russes a déjà été mise de l’avant par différents observateurs lors des soulèvements de l’année dernière en Biélorussie, réprimée dans le sang et par des arrestations de masse ainsi que par l’introduction de l’armée russe sur le territoire biélorusse pour appuyer la reprise en main autocratique du pays.  

La même situation s’est reproduite aussi au Kazakhstan, avec là aussi l’arrivée de l’armée russe pour aider à la répression, mais aussi avec des commentaires de la part du pouvoir russe contre les dangers des valeurs démocratiques occidentales pour les États de son ancien espace impérial. 

Un contrôle plus accru sur les régimes politiques de ses voisins et les désirs démocratiques de leurs populations pourrait être alors utilisé à l’interne, en Russie, comme un avertissement et un moyen d’assoir encore l’autocratie ayant cours au pays.   

  • Des questions économiques    

L’Ukraine est un point de passage dans les échanges économiques entre la Russie et l’Europe. Elle est aussi un territoire extrêmement riche en gaz, en pétrole, en métaux précieux, et surtout, en terres rares.

Il est donc nécessaire d’analyser ce conflit sous l’angle économique.  

En effet, celui qui contrôlera ou aura priorité sur l’exploration et l’exploitation de ces ressources en ressortira avec un avantage indéniable dans le jeu des puissances. 

Que trouvons-nous alors en Ukraine ?

En excluant les réserves russes qui sont majoritairement situées en Asie, l’Ukraine possède les secondes plus importantes réserves de gaz d’Europe, derrière la Norvège, selon des chiffres de l’Agence d’information sur l’énergie. Devant une hausse de la demande de gaz provenant de l’Europe, mais aussi de différents pays d’Asie, un contrôle de ces réserves par la Russie permettrait d’assurer une meilleure livraison et une meilleure hégémonie russe sur le marché gazier. 

L’Ukraine est un point de passage et de contrôle du gaz venant d’Asie, donc du gaz russe vers l’Europe. Un gouvernement prorusse ou neutre pourrait assurer à la Russie que les projets d’exploitation ne seront pas interrompus et que son produit atteindra bien les marchés extérieurs. 

On le voit par exemple avec la saga Nord Stream 2, qui certes ne concerne pas l’Ukraine, mais laisse la Russie tributaire des changements d’allégeance et des pressions provenant de l’Allemagne et de ses partenaires.  

L’Ukraine est aussi le 6e exportateur mondial de minerai de fer, selon des chiffres rendus disponibles par son gouvernement. De ces minerais de fer est produit, par exemple, l’acier. Mais surtout, et au travers des régions présentement séparatistes où la Russie conduit des actions de « sauvegarde de la paix », l’Ukraine est aussi riche en lithium (une mine se trouve par exemple dans la région de Donetsk), en titanium, en germanium, en gallium, en manganèse, et surtout, en terres rares.  

Un contrôle plus accru de ses ressources signifie une hégémonie plus grande dans les chaînes de productions mondiales, allant des produits du quotidien à la fabrication de batteries de voitures électriques, voire même à l’assemblage d’avions militaires et commerciaux autour du globe. 

Enfin, l’Ukraine reste membre du top 10 mondial en production de blé et de maïs. Cette importance assurait à l’URSS, voire même l’empire russe, de pouvoir survivre même dans le cadre de forte famine dans certaines républiques ou de troubles économiques. Un contrôle de ces ressources est donc aussi l’assurance d’une meilleure sécurité alimentaire pour son principal bénéficiaire, la Russie. 

L’Ukraine imitera-t-elle la Finlande? 

Si une phrase doit être retenue des apparitions publiques de Poutine depuis son allocution du 21 février, il s’agit de celle-ci : «Le mieux pour l’Ukraine, ce serait qu’elle devienne neutre et qu’elle renonce à l’OTAN».

Derrière cette idée de neutralité, des spécialistes des relations internationales et aficionados de la guerre froide ont vite fait le parallèle avec le statut d’un autre état tampon entre la Russie et
l’Occident, au moment de la dite guerre froide : la Finlande, et la finlandisation. 

Qu’est-ce que la finlandisation? 

Invoqué présumément aussi par le président français Emmanuel Macron la semaine dernière lors de consultations, ce terme désigne la stricte neutralité appliquée à la Finlande durant la guerre froide. Cette neutralité fut même inscrite dans un traité, le traité de Moscou, signé en 1948.  

Ce traité assurait à la Finlande, au contraire des autres pays d’Europe de l’Est, aucune invasion soviétique sur son territoire en échange d’un accord pour rester en dehors de l’OTAN. Il permettait aussi à l’URSS d’exercer une influence sur la politique intérieure et extérieure de la Finlande, sans que cette dernière ne devienne un état satellite ou ait à appliquer le modèle socialiste. 

La finlandisation de l’Ukraine viendrait assurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine et sa sécurité face au géant russe. Néanmoins, cette dernière mettrait un stop net à son mouvement en direction de l’occident et d’une possible adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN.  

En échange, la garantie de sécurité serait conditionnée à un contrôle plus fort, réel et présent de la Russie sur les affaires ukrainiennes. Ce contrôle ne serait néanmoins pas du même niveau que celui que l’on peut voir sur des pays comme le Bélarus ou les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. 

Pour le moment, l’Ukraine, comme ses alliés, ont rejeté cette possibilité, même si cette dernière continue d’être discutée entre différents dignitaires. 

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